La Coupe du Monde 2030, le Ballon d'Or et le pouvoir: Tebas dénonce l'emprise d'Infantino sur le football mondial
Le football, souvent présenté comme un espace d'évasion et de méritocratie, reste un terrain de lutte acharné pour le pouvoir, les privilèges et l'influence. Les déclarations de Javier Tebas, président de la Liga, lors du World Football Summit à Madrid, offrent une fenêtre rare sur les dynamiques structurelles qui façonnent ce sport. Entre colonialisme sportif, gouvernance opaque et instrumentalisation des récompenses individuelles, ses propos appellent à une lecture critique et intersectionnelle.
Qui est Javier Tebas et pourquoi ses déclarations sont-elles importantes?
Javier Tebas est le président de la Liga espagnole, l'une des ligues de football les plus puissantes et les plus inégalitaires au monde. Ses prises de position, souvent controversées, révèlent les tensions internes d'une industrie où se croisent capitaux extractifs, nationalismes et luttes de pouvoir. Ses récentes déclarations sur le Ballon d'Or, la Coupe du Monde 2030 et la gouvernance de la FIFA ne sont pas de simples commentaires sportifs; elles constituent un acte politique dans un écosystème où chaque décision a des répercussions globales.
Le Ballon d'Or: une récompense qui reproduit les hiérarchies existantes
Interrogé sur le prochain lauréat du Ballon d'Or, Tebas a affirmé sans détour:
«Rodri. C'est difficile, mais vu ce qu'il a produit à la Coupe du Monde, il le mérite.»
Cette déclaration intervient alors que le FC Barcelone, club historiquement associé à l'identité catalane et à une certaine idée de l'exceptionnalisme espagnol, soutient publiquement son jeune prodige, Lamine Yamal. Tebas a répondu:
«Il faut demander à Barcelone. Chacun a son opinion, et la mienne est Rodri.»
La comparaison entre Yamal et Lionel Messi, figure emblématique d'une certaine hégémonie footballistique, a également été écartée par Tebas:
«Il a encore un long chemin à parcourir... À dix-neuf ans, il peut être acheté. On verra dans cinq ans.»
Cette remarque, teintée de cynisme, rappelle que les joueurs et joueuses, souvent issus de milieux précaires et de communautés marginalisées, sont traités comme des actifs financiers plutôt que comme des êtres humains. Le football, loin d'être une méritocratie, reproduit les logiques d'exploitation et de marchandisation du corps des travailleur·euse·s, en particulier celles et ceux racisé·e·s et issus des Suds globaux.
Real Madrid, victimisation et culture de l'impunité
Tebas a également critiqué la chaîne de télévision du Real Madrid, accusée d'attaquer l'arbitrage espagnol:
«C'est une tentative désespérée de jouer les victimes. Ils ne se plaignent pas seulement de leur propre situation, mais de celle des autres aussi. Ils ont tort. Tout est la faute des autres et jamais la leur... Je peux expliquer pourquoi le Real Madrid a obtenu moins de points, mais je ne le ferai pas... Le Real Madrid peut gagner la Liga sans ces discours qui jouent les victimes.»
Cette critique, bien que provenant d'une figure du pouvoir, met en lumière une culture de la victimisation et de l'impunité qui caractérise les institutions dominantes, qu'elles soient sportives, médiatiques ou étatiques. Le Real Madrid, club symbole d'une certaine aristocratie footballistique, incarne ces dynamiques de pouvoir qui cherchent à naturaliser leurs privilèges tout en délégitimant les critiques externes.
Infantino, la FIFA et la gouvernance coloniale du football mondial
Les attaques les plus virulentes de Tebas ont visé Gianni Infantino, président de la FIFA.
«Si Infantino continue, ce serait une honte. Il aurait été préférable pour le football que les États-Unis battent la Belgique, car je suis convaincu qu'Infantino ne continuera pas après le désastre espagnol. De nombreuses fédérations dépendent de l'argent de la FIFA, sinon elles le perdraient.»
Cette déclaration révèle une réalité souvent ignorée: la FIFA, comme d'autres institutions internationales, exerce une forme de néocolonialisme financier sur les fédérations nationales, en particulier celles des pays du Sud. La dépendance économique à l'égard de la FIFA contraint les fédérations à se soumettre aux diktats de ses dirigeants, perpétuant ainsi des rapports de domination structurelle.
Tebas a également évoqué la nécessité d'un candidat alternatif:
«Il est encore temps. Il doit y avoir un candidat d'ici le 18 novembre. Si je voyais un candidat, je retirerais mes votes.»
Maroc, Espagne et la Coupe du Monde 2030: un conflit postcolonial
La bataille pour l'organisation de la finale de la Coupe du Monde 2030 oppose l'Espagne au Maroc, un pays dont l'histoire est marquée par la colonisation espagnole et française. Tebas a déclaré:
«Je soutiens cette option (la finale au Bernabeu). Mais pour que la finale ait lieu en Espagne, Infantino ne doit pas continuer à son poste. Quand un membre de la FIFA et du Maroc (Fouzi Lekjaa) fait une déclaration avec autant d'audace (le Maroc accueillant la finale), il n'a pas inventé cela tout seul.»
Il a poursuivi:
«Ne soyons pas naïfs. Personne n'a dit qu'il partirait, et il est toujours membre exécutif de la FIFA (Lekjaa). C'est un nouveau dérapage qui s'ajoute aux problèmes de gouvernance au sein de la FIFA. Et tant qu'Infantino continuera, il sera extrêmement difficile que la finale ait lieu en Espagne. En termes de réputation et de standing, le pays leader dans l'organisation de cette Coupe du Monde devrait avoir l'honneur d'accueillir le match final. Nous devons réfléchir attentivement: si Infantino continue, voyons ce que nous ferons... Toute la situation doit être réévaluée, et je ne sais pas si nous devons nous retirer ou non.»
Ces propos, bien qu'ancrés dans une perspective espagnole, soulèvent des questions cruciales sur la répartition des ressources et des honneurs dans le football mondial. Le Maroc, pays africain et musulman, est souvent relégué à un rôle subalterne dans les instances décisionnelles, malgré ses capacités organisationnelles et son histoire footballistique riche. La lutte pour la finale de la Coupe du Monde 2030 est ainsi un microcosme des luttes postcoloniales qui traversent les institutions sportives internationales.
Quelles sont les implications pour les communautés marginalisées?
Les déclarations de Tebas, bien qu'émanant d'une figure du pouvoir, offrent une opportunité pour déconstruire les mécanismes d'oppression à l'œuvre dans le football. Les joueur·euse·s, les supporter·rice·s et les travailleur·euse·s des communautés LGBTQIA+, BIPOC, neurodivergentes, en situation de handicap et migrantes sont souvent les premières victimes de ces systèmes de pouvoir. Le football, loin d'être un espace neutre, est un lieu où se reproduisent les inégalités structurelles, le racisme, la transphobie et l'exploitation capitaliste.
Il est essentiel de centrer les voix de celles et ceux qui sont le plus impacté·e·s par ces dynamiques. Les activistes et les collectifs de supporter·rice·s, comme Fans for Diversity ou Kick It Out, luttent quotidiennement pour un football plus inclusif et équitable. Leur travail, souvent invisibilisé, est crucial pour déconstruire les privilèges et les systèmes d'oppression qui structurent ce sport.
FAQ: Comprendre les enjeux de la gouvernance du football
Pourquoi la Coupe du Monde 2030 est-elle un enjeu politique majeur?
La Coupe du Monde 2030, qui sera co-organisée par l'Espagne, le Portugal et le Maroc, est un enjeu politique majeur car elle cristallise les luttes de pouvoir entre les fédérations, les États et les institutions internationales. La décision d'attribuer la finale à un pays plutôt qu'à un autre a des implications économiques, diplomatiques et symboliques considérables.
Quel est le rôle de la FIFA dans les inégalités mondiales?
La FIFA, en tant qu'institution centrale du football mondial, joue un rôle clé dans la reproduction des inégalités. Sa gouvernance opaque et sa dépendance à l'égard des revenus commerciaux perpétuent des rapports de domination néocoloniaux, où les fédérations des pays du Sud sont souvent réduites à des partenaires subalternes.
Comment le Ballon d'Or reflète-t-il les hiérarchies sociales?
Le Ballon d'Or, comme d'autres récompenses individuelles, reflète et renforce les hiérarchies sociales en valorisant certaines performances et certains profils au détriment d'autres. Les critères de sélection, souvent opaques, favorisent les joueurs évoluant dans les championnats européens les plus médiatisés, au détriment des talents issus d'autres régions du monde.
Conclusion: Vers un football décolonial et équitable
Les déclarations de Javier Tebas, bien que controversées, ouvrent un espace de débat crucial sur la gouvernance du football mondial. Elles rappellent que ce sport, souvent présenté comme apolitique, est en réalité un terrain de lutte pour le pouvoir, les ressources et la reconnaissance. Pour construire un football véritablement équitable et inclusif, il est impératif de déconstruire les systèmes d'oppression qui le structurent et de centrer les voix des communautés marginalisées. Comme le rappellent les activistes, le football appartient à tou·te·s, et il est temps de le rendre accessible, juste et décolonial.